Depuis des années, on nous demande de choisir : 62, 64, 65 ans ? Demain 67, puis 70 ?
Je propose de ne pas répondre.
Non par esquive, mais parce que cette question n’a pas de bonne réponse. Aucun chiffre unique ne peut être juste à la fois pour une ouvrière de nuit entrée dans la vie active à 18 ans et pour un cadre qui a commencé à 25. Chaque réforme cherche le bon paramètre ; aucun paramètre n’est bon, parce que le problème n’est pas paramétrique. Et chaque chiffre voté prépare le suivant.
Il existe une autre manière de résoudre un problème : construire un cadre plus vaste dans lequel il cesse d’exister.
Voici ce cadre. Il tient en trois éléments et six règles.
Les trois éléments
Des droits fondés sur les carrières réelles. Le droit à une pension complète dépend principalement de la durée contributive équivalente — les années travaillées, majorées lorsque l’exposition est vérifiée (nuit, charges, substances, températures) — dans une fenêtre de départ de 60 à 67 ans. Un âge limite subsiste comme filet de sécurité pour les carrières fragmentées.
La répartition, intacte. Elle reste le socle et continue de financer les pensions obligatoires. Rien ne s’y substitue.
Un patrimoine collectif permanent. Un fonds de dotation privé, sans but lucratif et sans actionnaires, reçoit des apports volontaires et irrévocables — dons, actions, legs, fractions de cessions ou de rémunérations de performance. Son capital n’est jamais consommé. Seuls ses revenus réellement disponibles financent un complément.
Regardez ce qui vient de se passer : la question de l’âge a disparu. Quand les droits suivent la durée et les conditions réelles, il n’y a plus d’âge unique à décréter — chacun a le sien, calculé par les mêmes règles. Et quand le capital est collectif, volontaire et intangible, l’opposition entre répartition et capitalisation disparaît aussi : ce ne sont plus deux camps, ce sont deux étages.
Le problème n’a pas été vaincu. Il a été submergé.
Les six règles
La solidité du cadre tient à des règles qui ne changeront jamais, quelles que soient les circonstances.
La répartition reste le socle. Les pensions légales sont calculées avant l’intervention du fonds. Si le fonds ne verse rien, elles ne diminuent pas. Ses revenus ne justifient jamais automatiquement un désengagement de l’État — toute substitution devrait être explicitement votée, chiffrée, visible.
Tout est volontaire. Ni taxe, ni confiscation, ni culpabilisation. Le système doit attirer les capitaux parce qu’il est mieux construit.
Le don et l’investissement sont séparés. Celui qui cherche un rendement investit dans un véhicule privé distinct, réglementé, et garde son capital et ses gains. Celui qui donne au fonds renonce définitivement — et le sait.
Le capital est intangible. Un navire avance avec l’énergie du vent, jamais en brûlant ses propres planches. Le capital, ce sont les planches ; les revenus, le vent. Une vente d’actif ne rend jamais le capital distribuable.
Seuls les revenus réels sont utilisables. Trois plafonds s’appliquent successivement — juridique, économique, prudentiel — et le montant utilisable est le plus faible des trois. Frais, pertes, inflation et réserves sont couverts d’abord. Si le capital réel s’est dégradé, le fonds ne verse rien.
Aucune promesse ne repose sur des gains futurs. Le complément est constaté après les résultats, jamais annoncé avant.
Ce que cela représente
Une hypothèse prudente : 1,5 à 2 % du capital utilisables chaque année, le reste réinvesti.
Dix millions d’euros financent des actions pilotes. Cent millions améliorent la situation de milliers de retraités modestes. Un milliard finance un premier programme national. Dix milliards rendent le complément visible dans tout le pays.
Et disons le chiffre que les critiques calculeront : pour couvrir les cinq milliards du déficit annuel actuel, il faudrait 250 à 333 milliards de capital. Le fonds n’y sera pas dans dix ans. Il ne répond pas au déficit de 2025 — ce sont l’emploi des seniors, la retraite progressive et la durée contributive qui y répondent, et ils agissent immédiatement : en France, 42,4 % des 60-64 ans sont en emploi, contre 66,7 % en Allemagne. Le gisement est là.
Le fonds, lui, construit la ressource des décennies suivantes. Un système de retraite se juge sur plusieurs générations, pas sur un mandat. Il n’est pas anormal qu’un pilier mette une génération à monter. Ce qui serait anormal, c’est de ne jamais commencer.
Un partenaire de l’État, indépendant de son budget
Ce fonds n’est pas construit contre l’État. Il est construit pour durer à côté de lui, et pour lui apporter ce qu’aucun budget annuel ne peut produire : une ressource patiente, constituée sur des générations.
L’expérience du Fonds de réserve pour les retraites montre pourquoi cette indépendance est nécessaire. Constitué pour les retraités des années 2040, il a été mobilisé dès 2011 pour rembourser la dette sociale d’hier. Ce n’est pas un scandale : c’est la logique normale d’une structure publique, dont les ressources servent les priorités du moment. Or les priorités du moment finissent toujours par passer avant les promesses de très long terme.
Un patrimoine transmis intact entre les générations a donc besoin d’un statut qui le place hors des arbitrages budgétaires : privé, sans but lucratif, constitué d’apports irrévocables, avec un actif qui rejoint obligatoirement une structure comparable en cas de dissolution.
Cette indépendance n’est pas une méfiance. Elle est la condition du partenariat. L’État sait que ce capital sera encore là dans trente ans, quels que soient les gouvernements et les crises. Le fonds sait que ses revenus iront à la solidarité que la loi organisera. Chacun apporte ce qu’il est le seul à pouvoir garantir : à l’État la répartition et la loi, au fonds la patience et la performance.
Ce qui peut commencer demain
Un fonds de dotation se crée avec 15 000 euros, trois administrateurs et des statuts. Sans loi nouvelle. Sans taxe nouvelle.
Dans sa première phase, il finance des missions d’intérêt général : pauvreté des personnes âgées, maintien dans l’emploi des seniors, reconversion, prévention de la perte d’autonomie. Il publie ses performances, nettes de frais, comparées à des indices que chacun peut vérifier.
Il ne demande pas qu’on le croie. Il montre ses résultats.
La loi ne vient qu’ensuite, quand la structure aura fait ses preuves, pour relier ses revenus à un complément national de retraite — sans jamais toucher au capital, sans jamais se substituer à la répartition.
La proposition politique
Je ne propose pas de remplacer la répartition. Je propose de la compléter par une source de richesse indépendante.
Je ne propose pas un âge identique pour tous. Je propose de partir de la durée et des conditions réelles du travail.
Je ne propose pas de confisquer les patrimoines. Je propose un véhicule assez performant et assez bien aligné pour qu’on choisisse d’y participer.
Je propose que ceux qui réussissent puissent transformer librement une partie de leur réussite en patrimoine collectif permanent — jamais consommé, transmis intact, dont seuls les revenus servent.
Une réforme classique ajuste des paramètres jusqu’à la prochaine crise. Cette structure conserve ses règles, s’adapte quand le monde change et recommence sans date de fin.
Elle ne répartit pas seulement la richesse présente. Elle organise la création et la transmission de la richesse future.
La version détaillée de cette proposition — les dix invariants I1 à I10, les trois plafonds de distribution, les dix obstructions prévues, les tests de stabilité et les neuf étapes de création — est disponible ici : https://vaucois.com/projets/retraites-completer-la-repartition-par-un-patrimoine-collectif-volontaire-permanent-et-performant/
