La méthode

Dissoudre les problèmes plutôt que forcer les réponses.

Certaines questions reviennent sans cesse.

Dans une entreprise, dans une société ou dans une vie, la forme varie, mais le phénomène reste le même : un débat se répète, des réponses s’affrontent, une décision apporte un soulagement temporaire, puis la même question revient, à peine reformulée.

Lorsqu’un problème réapparaît après chaque tentative de résolution, c’est souvent le signe que l’on répond à la mauvaise question.

On modifie un paramètre, on renforce une contrainte, on compense un effet indésirable, puis on tient ainsi jusqu’à la crise suivante.

Corriger indéfiniment les paramètres sans examiner la structure qui les relie, c’est vider l’océan à la petite cuillère.

Il existe une autre manière de procéder.

Elle ne cherche pas immédiatement à répondre. Elle commence par comprendre pourquoi la question se pose : quelles relations la produisent, quelles contraintes réelles elle dissimule, quels éléments ont été oubliés et quels présupposés sont devenus invisibles parce que tout le monde les partage.

Elle construit ensuite un cadre plus vaste dans lequel le problème change de nature et où la question initiale peut devenir inutile.

Le problème n’est alors ni contourné ni écrasé.

Il est dissous.

J’emploie cette méthode pour ce que je construis et pour ce que je décide. Elle ne dépend pas d’un domaine particulier, parce qu’elle ne s’attache pas seulement aux objets.

Elle s’intéresse aux structures qui relient ces objets.

Et les structures se ressemblent souvent d’un domaine à l’autre bien davantage qu’on ne l’imagine.

Trois convictions

Comprendre, c’est trouver ce qui demeure

Les éléments d’un système peuvent changer : les personnes, les entreprises, les technologies, les règles ou les circonstances.

Pourtant, certaines relations demeurent.

Comprendre un système ne consiste donc pas seulement à décrire ses composants. Il faut identifier ce qui reste vrai lorsque ces composants évoluent, changent de forme ou sont remplacés.

Ce qui rend une structure intelligible, ce ne sont pas seulement les objets qui la composent.

Ce sont les relations qui les organisent et les invariants qu’elle préserve.

Une méthode doit pouvoir se tromper

Une méthode qui ne peut jamais être réfutée n’est pas une méthode.

Elle devient une croyance.

Chaque définition doit pouvoir être corrigée. Chaque architecture doit pouvoir être confrontée aux faits. Chaque application constitue un test, jamais une preuve définitive.

Une structure n’est pas juste parce qu’elle est élégante.

Elle doit résister aux ordres de grandeur, aux comportements réels et aux conséquences qu’elle produit.

Une structure élégante qui ne résiste pas aux faits reste une mauvaise structure.

Ce qui dure n’est pas immobile

Un équilibre figé finit par être détruit lorsque son environnement change.

Ce qui dure est capable de se transformer sans perdre ce qui le définit.

Une solution durable n’est donc pas un état final dans lequel plus rien ne bouge.

C’est une structure capable d’observer, de détecter les écarts, de modifier ses paramètres, de préserver ses invariants et de recommencer.

La méthode tient en six gestes.

1. Trouver le vrai problème

La question posée est rarement le problème complet.

Elle est souvent le symptôme visible d’une structure que l’on ne regarde plus.

Le premier geste consiste à remonter du symptôme vers la structure qui le produit. Il faut interroger la question elle-même plutôt que choisir immédiatement entre les réponses proposées.

Quelles relations la font apparaître ?

Quelles contraintes cherche-t-elle maladroitement à représenter ?

Quels éléments ont été oubliés ?

Quelles hypothèses sont considérées comme évidentes alors qu’elles ne le sont plus ?

Lorsqu’un débat revient continuellement sans produire de solution durable, il faut parfois refuser de choisir entre les options existantes.

Ce refus n’est pas une esquive.

C’est la première décision sérieuse.

2. Nommer les éléments et écrire les relations

Un système n’est pas une simple liste d’objets.

C’est un ensemble d’éléments reliés par des flux, des dépendances, des droits, des obligations, des risques et des échanges.

Avant de proposer une solution, il faut donc nommer les éléments et écrire les relations qui les unissent avec suffisamment de précision pour répondre à des questions simples :

Qui agit sur quoi ?

Qui finance qui ?

Qui décide ?

Qui supporte le risque ?

Qui reçoit le bénéfice ?

Que devient une ressource lorsqu’elle change de forme ?

Que se passe-t-il lorsqu’un élément disparaît ou cesse de fonctionner ?

C’est souvent à cette étape que le problème change de visage.

Ce que l’on prenait pour un objet défaillant se révèle être une relation mal conçue.

Une bonne intention ne remplace pas une architecture.

3. Poser les invariants

Les invariants définissent ce que la structure s’interdit de détruire, quelles que soient les circonstances ou les opportunités.

Ce ne sont ni des vœux ni des préférences générales.

Ce sont des règles suffisamment précises pour accepter ou rejeter une transformation.

Une règle peut être modifiée.

Un seuil peut être déplacé.

Un mécanisme peut être remplacé.

Mais aucune évolution ne doit violer les invariants.

Il faut donc distinguer clairement :

  • ce qui peut varier ;
  • dans quelles limites ;
  • selon quelle procédure ;
  • et ce qui ne peut pas être sacrifié.

Les paramètres peuvent évoluer à l’intérieur de limites explicites et selon des procédures connues.

Les invariants définissent ce que ces évolutions ne doivent jamais remettre en cause.

C’est cette distinction qui rend une structure à la fois adaptable et digne de confiance.

Ceux qui s’y engagent savent précisément ce qu’elle s’interdit de leur retirer.

4. Construire localement, raccorder, puis faire apparaître le nouveau cadre

Une solution générale imposée trop tôt écrase les différences réelles.

Il faut commencer par des situations concrètes, chacune recevant une réponse cohérente avec ses caractéristiques propres.

Il faut ensuite examiner leurs zones de chevauchement.

Deux situations comparables produisent-elles des résultats comparables ?

Deux règles applicables au même cas se contredisent-elles ?

Peut-on passer d’une situation à une autre sans perdre arbitrairement ses droits ?

Les solutions locales peuvent-elles être assemblées sans créer d’injustice ou d’incohérence ?

Lorsque ces solutions sont compatibles, elles peuvent être raccordées dans une structure globale.

Cette structure ne supprime pas les différences.

Elle leur donne un langage commun.

C’est alors qu’un cadre plus général apparaît.

Dans ce nouveau cadre, la question de départ n’est plus nécessairement résolue par un compromis entre les anciennes réponses.

Elle cesse progressivement d’être la bonne question.

La solution n’est plus imposée de l’extérieur.

Elle découle de la structure et devient vérifiable par ses conséquences.

5. Chercher les obstructions et tester les mauvaises hypothèses

Une structure qui dépend de bonnes nouvelles pour fonctionner est déjà fragile.

Il ne suffit pas de décrire son fonctionnement idéal.

Il faut rechercher activement ce qui pourrait l’empêcher de tenir :

  • une contradiction entre deux règles ;
  • un conflit d’intérêts ;
  • une mauvaise incitation ;
  • une dépendance cachée ;
  • une captation par l’un des acteurs ;
  • un changement de contexte ;
  • une erreur d’ordre de grandeur ;
  • l’échec d’une hypothèse centrale.

Chaque obstruction identifiée doit recevoir, autant que possible, un mécanisme de détection et une règle de correction.

Le cadre doit ensuite être confronté à ses scénarios défavorables :

  • moins de ressources que prévu ;
  • comportements opportunistes ;
  • crise extérieure ;
  • changement technologique ;
  • disparition d’un partenaire ;
  • opposition politique ou réglementaire ;
  • résultats très inférieurs aux attentes.

Le critère reste le même :

Le scénario favorable doit permettre de créer davantage de valeur. Le scénario défavorable ne doit pas provoquer l’effondrement de la structure.

Les ordres de grandeur doivent être examinés honnêtement, surtout lorsqu’ils contredisent l’intuition initiale.

6. Installer une boucle et commencer à l’échelle possible

Un cycliste immobile finit par tomber.

Il tient debout en avançant et en corrigeant continuellement de petits déséquilibres.

Une structure durable fonctionne de la même manière.

Ce n’est pas un état final dans lequel plus rien ne bouge.

C’est une boucle :

  1. observer la situation réelle ;
  2. comparer les résultats aux invariants ;
  3. détecter les écarts et les obstructions ;
  4. corriger les paramètres sans toucher aux invariants ;
  5. mesurer les conséquences ;
  6. publier les résultats ;
  7. recommencer.

La sortie de chaque cycle doit produire une situation dans laquelle un nouveau cycle reste possible.

C’est cette propriété, et non l’immobilité, qui permet à une structure de durer.

Il ne faut pas attendre que tout soit parfait, que tous les acteurs soient d’accord ou qu’une transformation générale soit immédiatement possible.

Il faut commencer à l’échelle où l’action est réalisable :

  • un prototype ;
  • une entreprise ;
  • un territoire ;
  • un fonds ;
  • une expérimentation ;
  • une première règle volontaire.

On commence.

On mesure.

On publie.

On corrige.

On démontre.

Puis on élargit.

La méthode ne demande pas que l’on croie à une promesse.

Elle construit une structure dont chacun peut vérifier les résultats.

Comment reconnaître une bonne structure ?

Une bonne structure reste intelligible : ses éléments, ses relations et ses règles peuvent être expliqués.

Elle reste vérifiable : ses résultats peuvent être mesurés et comparés à ses objectifs.

Elle reste adaptable : ses paramètres peuvent évoluer lorsque l’environnement change.

Elle reste fidèle à ses invariants : son adaptation ne détruit pas ce qui justifie son existence.

Elle reste valide dans les scénarios défavorables : l’échec d’une hypothèse réduit ses résultats sans entraîner son effondrement.

Elle produit les comportements recherchés par son organisation, et pas seulement par la contrainte ou par l’appel à la vertu.

Elle peut commencer modestement, démontrer sa valeur et changer progressivement d’échelle.

En une phrase

Trouver le problème derrière la question, nommer les éléments et écrire leurs relations, fixer ce qui ne devra jamais céder, construire des solutions locales et les raccorder, rechercher les obstructions, tester le cadre contre le pire, puis le faire vivre dans une boucle vérifiable.

Et recommencer sur le problème suivant.

Ses applications seront publiées sur ce blog, une par une.